Derrière une croissance toujours soutenue de l’activité, la Chine est confrontée à un accroissement des déséquilibres de son modèle économique, qui se traduisent en particulier par une faiblesse de la consommation privée et d’importantes surcapacités de production. Malgré tout, elle renforce ses points forts, à savoir une politique industrielle planifiée dont les débouchés se trouvent surtout à l’export. Les autres pays, et en particulier l’Union européenne, doivent faire face à cette stratégie chinoise offensive, qui ne devrait pas aller dans le sens d’une réduction des surcapacités à court-moyen terme.
Une croissance déséquilibrée, principalement soutenue par la production industrielle et l’export
Une croissance résiliente en 2025, portée par l’export
Avec une croissance du PIB de +5 % en 2025, l’économie chinoise a atteint la cible fixée par les autorités. L’appareil productif chinois, qui bénéficie notamment d’un soutien public intensif , a affiché de solides performances avec une accélération de la production industrielle (+5,9 % en m.a, contre +5,4 % / an en moyenne depuis 2019). Dans un contexte où l’écart entre offre et demande ne cesse de s’accroitre depuis la crise sanitaire, une partie de la production est allée chercher des débouchés à l’export.
Les exportations ont en effet affiché une croissance solide en 2025. La dynamique des exports a principalement été tirée par des biens à haute valeur ajoutée (véhicules électriques, équipements mécaniques et électroniques) et les terres rares. L’excédent commercial en biens a atteint un sommet de 1 193 Md USD (6,1 % du PIB contre 3,6 % en moyenne sur la période 2010-2024) et la contribution des exportations nettes à la croissance du PIB n’a jamais été aussi élevée depuis plus d’une décennie (+1,6 pt).
En revanche, du côté de la demande interne, les chiffres sont nettement plus mitigés. Fait inédit, l’investissement s’est replié (-3,8 % en m.a), notamment pénalisé par le prolongement de la crise immobilière, la lutte des autorités contre les surcapacités de production (cf. infra) ou encore des difficultés financières de certains gouvernements locaux. Du côté de la consommation privée, le rebond des ventes de détail au S1 2025 (+5,2 % en g.a), essentiellement tiré par une politique de subventions à la consommation (pour les produits électroménager ou le mobilier), s’est rapidement estompé en fin d’année (+1,7 % en g.a au T4). Cette mesure de soutien à la demande s’est avérée insuffisante pour faire redécoller la demande domestique.
La consommation privée fait face à un plafond de verre
Dès 2013, le gouvernement chinois a officiellement annoncé qu’il souhaitait opérer une mutation de son modèle économique, en le réaxant sur la consommation.
Pour tendre vers cet objectif, la Chine a mis en place plusieurs réformes et ce, même avant 2013. En premier lieu axées sur l’urbanisation du pays, dont le taux est passé de 25 % à la fin des années 80 à près de 67 % en 2024 (contre 78 % en moyenne en zone euro). L’acheminement de la main d’œuvre vers les zones urbaines (surtout sur le littoral) a favorisé une hausse du niveau de vie moyen de la population. Dans le même temps, l’extrême pauvreté a été éradiquée en 2020 .
La crise sanitaire a marqué un coup d’arrêt à l’expansion de la consommation privée, et la récente crise immobilière a renforcé ce phénomène, en affectant la confiance des ménages et en jouant sur leurs revenus (leur patrimoine repose majoritairement sur l’immobilier). Le lancement de la stratégie « Prospérité Commune » en 2021 , devait permettre de franchir une nouvelle étape dans la stimulation du marché domestique mais son déploiement prend du temps et les premiers résultats sont mitigés (cf. Merics).
Dans un tel contexte, la progression de la consommation privée marque le pas. Depuis une décennie, son poids dans le PIB i) n’a que faiblement progressé (à 37 %, +2 pts seulement par rapport à 2013), ii) se situe bien en deçà de la moyenne des économies les plus développées (60 % en moyenne chez les pays à hauts revenus) et iii) reste inférieur à celui de l’investissement en Chine (près de 42 % du PIB).
Les surcapacités de production constituent une source de tensions locales et internationales
L’involution, un phénomène aux sources multiples
L’écart entre offre et demande sur le marché chinois a atteint son paroxysme en 2025, entrainant un renforcement des surcapacités de production. Ce phénomène, qui suscite l’inquiétude dans le monde, en raison du déversement accru de produits chinois sur les marchés à des prix défiant toute concurrence, constitue également une problématique stratégique pour la Chine. En effet, ces surcapacités sont sources de déséquilibres, et le gouvernement a donné un nom à ce phénomène : l’involution. Il repose sur trois principaux aspects :
i. Le maintien d’une offre élevée malgré une demande qui décroche ;
ii. Un contexte de concurrence exacerbée entre des entreprises qui se livrent une guerre des prix pour écouler leur production et gagner des parts de marché ;
iii. Des prix bas qui pèsent sur les profits des entreprises dans l’industrie (seulement +0,6 % en m.a en 2025, après trois années de repli).
En 2025, ces surcapacités ont touché une large gamme de secteurs (automobile, transformation agroalimentaire, acier, textile, etc.) et se traduisent généralement par un taux d’utilisation des capacités de production (TUC) relativement faible, inférieur à 80 % (cf. graphique).
Ce phénomène « d’involution » est en partie lié à la crise immobilière, qui a débuté fin 2021. Cette crise a provoqué une chute de la construction et de la demande de logements, affectant de facto les secteurs liés, comme la sidérurgie. Si les volumes de production ont certes diminué depuis 2022 (mais pas pour le fer ou l’aluminium), ils restent déconnectés de l’évolution de la demande domestique.
Le repli du secteur immobilier a par ailleurs amené les banques à ralentir leurs prêts à ce secteur pour rediriger les crédits vers le secteur manufacturier (cf. Coface). De plus, des conditions de financement plus accommodantes, en lien avec une politique monétaire plus souple, ont soutenu les dépenses d’investissement du secteur manufacturier, dont la dynamique a été plus rapide que celle de la production , renforçant les capacités de production.
Il convient de préciser ici que le renforcement du financement de l’industrie s’inscrit dans une stratégie plus large des autorités chinoises depuis plusieurs années, afin d’amorcer une montée en gamme (industries « vertes », chimie, semi-conducteurs), notamment à l’export . Les objectifs de décarbonation ont également participé à ce phénomène où une hausse, surestimée, de la demande anticipée a mené à une explosion de la production de véhicules / batteries électriques et de panneaux solaires . Entre 2019 et 2025, la production de voitures électriques (NEV) a par exemple été multipliée par 12,3 et par 6,5 pour les cellules photovoltaïques (nécessaires à la construction des panneaux solaires). L’abondance de l’offre, sans hausse équivalente de la demande , a mécaniquement mené à une baisse des prix des biens.
L’export, une issue nécessaire pour les entreprises chinoises mais aussi un signe de domination technologique
Comme évoqué précédemment, l’export a souvent été considéré comme une issue pour les entreprises chinoises afin d’écouler leurs marchandises. Ces dernières ont vu leur compétitivité s’améliorer du fait des économies d’échelle, d’une concurrence à outrance, des importantes subventions ayant soutenu le développement des filières (cf. PIIE) et aussi d’une monnaie qui reste faible au regard de l’énorme excédent commercial. À noter par ailleurs que dans un contexte de guerre des prix sur le marché domestique, les prix plus élevés pratiqués à l’export sont vitaux pour les marges des entreprises.
Il convient de noter que l’export correspond aussi à la réalité d’un certain pan de l’économie chinoise, qui a su développer de nouvelles technologies (NEV, photovoltaïque), au point de s’affirmer comme des leaders au niveau mondial.
Toutefois, face la menace de déversement des produits chinois, plusieurs pays (pas seulement les Etats-Unis) cherchent à se protéger et érigent des barrières protectionnistes. Cela avait déjà le cas sur l’acier par des économies émergentes post guerre commerciale de 2018 avec les Etats-Unis. Des mesures similaires sont déjà en cours d’implantation sur une gamme plus large de produits (NEV, panneaux solaires, textile, pharmacie), une tendance qui se prolongerait probablement en 2026.
Malgré des mesures pour faire face à l’involution, la Chine continuerait de miser sur des politiques d’offre
Les autorités cherchent à combattre l’involution mais un doute subsiste sur l’impact de telles mesures
Depuis juillet 2025, les autorités chinoises tentent de réduire les surcapacités et déploient différentes mesures : interdiction de vendre à perte, encadrement de l’investissement des entreprises publiques et des licences d’exportation, obligation de réduire les délais de paiement-fournisseurs, etc. L’objectif est de mettre fin à la guerre des prix, faciliter une restructuration des marchés en surcapacité afin de créer les conditions favorables à un rétablissement des marges des entreprises. Toutefois, une restructuration sera nécessairement longue, d’autant plus que les marges de manœuvre apparaissent limitées.
Contrairement au précédent épisode de surcapacités au milieu des années 2010 (essentiellement pour le charbon, l’acier et le ciment) le nombre de produits dans cette situation est actuellement plus élevé. Par ailleurs, les réformes de la gouvernance des entreprises publiques (SOE) de 2016-2020 avaient favorisé une consolidation des entités les moins productives (charbon et acier dans une moindre mesure). Une telle stratégie n’aurait pas les mêmes effets aujourd’hui, au vu du poids plus limité des SOE industrielles par rapport au secteur privé, moins prompt à appliquer les directives gouvernementales .
Bruegel met également en avant le fait que le nombre d’entreprises « zombies » a fortement augmenté ces dernières années, notamment dans les technologies vertes, et contribue à alimenter les surcapacités et intensifier la guerre des prix, celles-ci vendant parfois à perte. Si le gouvernement affiche le souhait de réduire le nombre de ces entreprises, les mesures sont limitées. En effet, une consolidation « forcée » des entreprises comporte des risques non négligeables sur l’emploi. Or, le marché du travail rencontre déjà des difficultés.
Un autre obstacle, et non des moindres, est lié au modèle de croissance. En effet, les gouvernements locaux se voient attribués chaque année des objectifs de croissance très ambitieux. Dans ce cadre, ils se livrent une concurrence accrue pour attirer des entreprises à fort potentiel, ce qui leur permet d’atteindre leurs cibles en termes de valeur ajoutée, d’emploi et/ou de dépenses de R&D. Malgré les injonctions du gouvernement central, les gouvernements locaux ne disposent pas de réelles incitations à rapidement réduire les surcapacités au risque de ne pas atteindre leur cible de croissance.
Redresser la consommation privée apparait comme une nécessité mais les réformes sont difficiles à mener
Pour rééquilibrer le modèle chinois, d’ambitieuses réformes semblent incontournables. La stimulation de la consommation privée est en particulier conditionnée à la réduction du taux d’épargne, très élevé (43 % du PIB, près de 29 % du RDB selon la PBOC).
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette propension à épargner : endettement élevé des ménages (60 % du PIB), motif de précaution en raison de l’insuffisance des filets sociaux , ou encore un marché du travail dual. En effet, la rigidité du cadre régissant la mobilité des travailleurs (Hukou ) a conduit à une hausse du nombre de « travailleurs migrants » . Ces derniers représentent 38 % de la population active (299,7 M de personnes fin 2024) et ont un salaire inférieur de près de 15 % aux travailleurs des zones urbaines. Une main d’œuvre moins onéreuse, qui offre des marges en termes de compétitivité-prix, mais dont le statut précaire les amène à épargner 70 % de leurs revenus en moyenne, contre 34 % chez les urbains selon Rhodium.
Enfin, les gouvernements locaux ne bénéficient pas d’incitations fortes pour stimuler la consommation, la majorité des recettes de TVA étant récupérées par le gouvernement central et leurs objectifs de croissance reposant principalement sur des critères liés à la production, une tendance qui se prolongerait au vu des ambitions du 15e plan quinquennal (cf. infra).
Les politiques d’offre et l’industrie restent au centre du nouveau plan quinquennal
Le 15e plan quinquennal de la Chine fixe les grandes lignes de la stratégie de croissance. Sans être précis, le nouveau plan met clairement l'accent sur la modernisation de l’industrie et sur l'autonomie technologique vis-à-vis des Etats-Unis. L’explosion de la production de semi-conducteurs en est la parfaite illustration (+138 % en volume en 2025 par rapport à 2019). Concernant la promotion de la demande interne, des efforts seraient consentis mais ce thème semble davantage concerner l’investissement que la consommation privée.
La politique industrielle resterait donc au cœur des ambitions des autorités chinoises et la Chine continuerait à s’appuyer sur ses relais de croissance historiques, à savoir l’investissement (davantage orientés sur les hautes technologies) et l’export. Au vu de la contribution encore limitée des industries du futur (près de 7 % de la valeur ajoutée totale en 2025 contre plus du double pour les industries traditionnelles, selon Rhodium) et des besoins d’investissement supplémentaires pour changer cette donne, il semble plus probable que ce soit l’export qui continue de porter la croissance à moyen terme.
L’Europe se trouve dans la ligne de mire de la Chine
Ce retour sur le devant de la scène des exportations en Chine n’est pas une bonne nouvelle pour l’Union Européenne (UE). En effet, la hausse des droits de douane américains s’est concrétisée par un fort repli des exportations chinoises vers les Etats-Unis en 2025 (-18,8 % en valeur) et par la recherche de débouchés alternatifs. La recomposition des chaines de valeur internationales a amené les entreprises chinoises à accentuer leurs exportations vers l’Asie du Sud Est en 2025 (+13,4 % en valeur) … mais aussi vers l’Europe (+5,5 %). Dans ce contexte, le poids de la Chine dans nos importations progresse : 8,5 % du total des importations européennes actuellement, près du double du niveau d’il y a vingt ans.
La France n’est pas épargnée par ce phénomène. En 2025, ses importations en provenance de Chine ont augmenté de +5 % pour un déficit commercial de -50 Md €, selon les Douanes . Etant donné la redirection de certains flux chinois, transitant notamment par l’Asie du Sud Est, le poids de la Chine dans nos importations et dans notre déficit commercial serait même plus élevé.
La menace est également à l’export, où la politique de prix agressive de la Chine renforce davantage la pression sur nos parts de marché à l’export. Pour certains produits (équipements mécaniques, électroniques, automobiles par exemple), les exportateurs de l’UE perdent des parts de marché au sein même de l’union, là où la Chine gagne du terrain (cf. graphique). Sans réaction des autorités européennes, 55 % de la production manufacturière européenne risque d’être menacée par la concurrence chinoise à moyen terme, selon le Haut-Commissariat au Plan.
Si le relèvement des droits de douane par l’UE a constitué un premier élément de réponse, comme cela fut le cas sur les véhicules électriques, l’impact parait néanmoins mitigé selon le MERICS, ne ralentissant pas les importations et n’impliquant pas de réelle accélération des investissements des constructeurs chinois en Europe. Au-delà des barrières douanières, il y a probablement d’autres leviers à actionner pour renforcer l’arsenal européen contre le dumping chinois, établir des quotas à l’import, contraindre aux transferts de technologie ou encore imposer une part locale européenne plus élevée dans les produits importés.